mercredi 5 septembre 2012

Les forçats de la route


ALBERT LONDRES (1884-1932), Les Forçats de la route (articles parus dans Le Petit Parisien du 22 juin au 20 juillet 1924).

Journaliste célèbre par la qualité de ses reportages et par le prix qui porte son nom, Albert Londres a suivi le Tour de France de 1924 pour le journal Le Petit Parisien. Ses articles constituent un récit qui a pour titre Les Forçats de la route et qui dépeint une course cycliste bien différente de celle de notre époque.

Le Havre, 22 juin 1924
Hier, ils dînaient encore à onze heures et demie du soir, dans un restaurant de la porte Maillot ; on aurait juré une fête vénitienne car ces hommes, avec leurs maillots bariolés, ressemblaient de loin à des lampions.
Puis ils burent un dernier coup. Cela fait, ils se levèrent et voulurent sortir, mais la foule les porta en triomphe. Il s’agit des coureurs cyclistes partant pour le Tour de France.
Pour mon compte, je pris, à une heure du matin, le chemin d’Argenteuil1. Des « messieurs » et des « dames » pédalaient dans la nuit ; je n’aurais jamais supposé qu’il y eût tant de bicyclettes dans le département de la Seine.
Il me répondit :
– Il faut bien qu’il y en ait un qui commence.
Mais soudain montèrent des cris de : « Fumier ! Nouveau riche ! »et « Triple bande d’andouilles ! »Je fus obligé de constater que, quoique étant seul, la triple bande d’andouilles n’était autre que moi. Alors je vis que j’avais interrompu la marche de tout un peuple passionné qui suivait les coureurs d’un pas olympique.
Il faisait encore nuit, nous roulions depuis une heure et, cette fois, tout le long d’un bois que nous traversions, de grands feux de, sauvages s’élevaient. On aurait cru des tribus venant d’apprendre la présence d’un tigre dans le voisinage : c’étaient des Parisiens qui, devant ces braseros, attendaient le passage des « géants de la route ».
À la lisière du bois, il y avait une dame grelottant dans son manteau de petit gris3 et un gentleman en chapeau claque4. Il était trois heures trente-cinq du matin.
Le jour se lève et permet de voir clairement que, cette nuit, les
Français ne sont pas couchés ; toute la province est sur les portes et en bigoudis.
Les coureurs rament toujours. Le numéro 307 est le premier qui se ressente d’inquiétudes de l’estomac. Il tire une miche d’une besace5 à lie de vin et dévore à grandes dents.
– Mange pas de pain ! lui crie un initié, ça gonfle, mange du riz !
Mais voilà qu’une garde-barrière coupe le peloton en deux : un train arrive. Cinq gars qui n’ont pu passer sautent à terre, empoignent leur machine et traversent la voie, devant la locomotive qui les frôle.
La garde-barrière pousse un cri d’effroi… Les gars, déjà remis en selle, poussent sur leurs pédales.
Montdidier, arrêt, ravitaillement. Je m’approche du buffet.
Je croyais que les géants allaient manger en paix et m’offrir un morceau… J’étais jeune… Ils foncent sur des sacs tout préparés, se jettent sur des bols de thé, m’écrasent les pieds, me pressent les flancs, crachent sur mon beau manteau et décampent.

Pour analyser le document
1. Dites de quoi il est question dans l’extrait proposé et sur quoi, particulièrement, le journaliste met l’accent.
2. Énumérez les différents épisodes rapportés par le journaliste puis déterminez
ce qu’ils ont en commun. Caractérisez – en quelques mots – les points suivants : les spectateurs et leur comportement, les actions et les comportements des coureurs, le départ lui-même, le passage de la voie ferrée.
3. Vous avez certainement vu des images télévisées du Tour actuel* : répertoriez les différences perceptibles entre le Tour de 1924 et le Tour moderne.
Qu’est-ce qui frappe le plus dans ces différences ?

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